Giacometti. J'admire que tu te sois arrêté, après tes premiers succès, pour approfondir ton art ; tu illustres la phrase de Basho : "Ne marches pas sur les traces des anciens, cherches ce qu'ils cherchaient ".
En effet, pendant dix ans, tu as eu la volonté de déstructurer ton savoir, d'envoyer au bain les influences reçues, les recettes, même surréalistes. Ta sculpture qui était achevée, policée, géométrique, est devenue le contraire : inachevée, interrogative, faite aux doigts comme existait une peinture aux doigts dans la Chine ancienne.
Bram van Velde et toi avait vécu l'impossibilité de finir une oeuvre. Une oeuvre inachevée interpelle par des sous-entendus auxquels nous sommes sensibles.
Pas de raideur pédante chez Giacometti. Raideur égale vulgarité. Le moine Citrouille amère prétend que la couleur est vulgaire. C'est vrai pour toi, vrai pour Goya à la fin de sa vie, aussi pour Rembrandt dont la couleur s'estompe autour de ses autoportraits.
Giacometti, tu donnes naissance à ton expression intérieure, à une époque où déjà l'on va chercher à l'extérieur des réponses artistiques. L'art conceptuel est une réponse plus extérieure qu'intérieure. La photo est une réponse plus extérieure qu'intérieure. Le chef d'orchestre ne peut se confondre avec Mozart, dont la composition est une réponse intérieure.
L'artiste, comme Giacometti, reproduit l'acte par lequel la nature crée. Entre savoir voir la beauté dans le réel et créer un autre réel, la différence est dans le prix à payer pour y parvenir.
"Je ne sais ce que je vois qu'en travaillant" dis-tu. Le prix c'est ce travail acharné, toujours renouvelé, qui se nourrit de lui-même et qui dépose en filigrane, dans chaque oeuvre, un message fraternel.
Merci de nous l'avoir transmis par ton exemple et par tes oeuvres.